30 mai 2007
LA REMARQUABLE HISTOIRE D'UNE PETITE ENTREPRISE

La pomme de terre fut longtemps la seule production agricole exportable de l'île. Le faible prix obtenu pour ce produit incita les agriculteurs à se tourner vers l'industrie laitière. Mais, il était hors de question de sortir le lait de l'île à tous les jours; l'île n'étant reliée à la rive sud que par traversier durant la saison estivale et par un petit avion pendant l'hiver. C'est alors que la société coopérative, la fromagerie, a été créée et fondée en 1976, par les 14 producteurs laitiers de l’époque, dans le but de transformer le lait en fromage sur l'île. L'usine entra en opération en 1977. À ses débuts, la fromagerie ne transformait le lait que durant les mois d'été. En 1987, les producteurs laitiers convainquirent la municipalité de déneiger la route; l'usine put alors opérer 12 mois par année. Ainsi, la production laitière fut quadruplée et l'usine dut subir des agrandissements successifs pour être en mesure d'absorber toute cette production.

Parmi les agrandissements, celui de 1995 a nécessité des investissements majeurs, afin de moderniser les installations et les rendre conformes aux normes d'Agriculture Canada. Plus d'un million de dollars ont été investis entre 1995 et 2000. Ces investissements ont été rendus possibles par le recours au RIC et à une levée de fonds auprès de la population, car il faut le spécifier, une coopérative ne peut faire appel à du capital-action public.
Entre-temps, des fermes furent cédées, abandonnées, faute de relève. Les producteurs qui restèrent durent étendre les pâturages et récolter davantage de fourrage pour leurs troupeaux grossissants. Il n’y eut plus alors que cinq fermes laitières et cinq membres dans la coopérative. Aussi, il fallut rapidement augmenter la production sur chacune des fermes restantes, de façon à rétablir les livraisons de lait à leur niveau de deux millions de litres, atteint au cours des années précédentes.
Puis, en 2004, l’hémorragie s’est arrêtée. En juin de cette même année, Frédéric Poulin et Karina Lemieux s’établissent sur l’Île et réalisent leur rêve de posséder leur propre ferme laitière. Le lait qu’ils vont produire servira à la fabrication du nouveau fromage de la Fromagerie de l’Îsle-aux-Grues. De plus, ce lait proviendra exclusivement de vaches Suisses brunes. Ils leur a donc fallu trouver quelques vaches pour faire les tests de fabrication du fromage et ensuite, constituer un troupeau. Ils concluent une transaction avec des producteurs ontariens et ramènent un troupeau d’une trentaine de bêtes sur l’Île. Dès leur arrivée, les vaches sont soumises à un nouveau menu : le foin de battures. Ce foin, moins riche en protéines, sera le seul fourrage donné aux Suisses brunes. Celles-ci s’accommodent bien de cette nourriture et, à la fromagerie, on assure ainsi la constance et le goût bien particulier à la Tomme de Grosse-Île.

Avec maintenant un chiffre d'affaires dépassant les trois millions de dollars et ses 15 employés, les retombées économiques de la fromagerie sont primordiales pour le milieu insulaire
Afin de rentabiliser ses investissements, la fromagerie a entrepris un tournant majeur dans sa vocation. De là est née une ligne de fromages artisanaux, de type pâte molle. En l'espace d'un an et demi, la fromagerie a mis au point des pâtes molles et a réussi à se créer une place sur le marché spécialisé au Québec. La marge de manoeuvre étant très faible, cela a conduit l'entreprise à devoir prendre des risques énormes en raison du manque d'expertises disponibles au Québec. Nos employés ont dû faire preuve d'imagination pour résoudre un problème technique, afin que cette initiative résulte en un succès.
Aujourd'hui, la fromagerie commercialise les produits suivants: cheddar doux; cheddar vieilli, sous la marque « Île aux Grues »; fromage aux fines herbes, le St-Antoine; fromage en grains; et depuis 8 ans, des fromages à pâte molle, soit le Mi-Carême, le fameux Riopelle de l'Îsle et la Tomme de Grosse-Île, un nouveau fromage à pâte semi-ferme. La mise en marché de ces produits constitue le principal défi de la fromagerie. On admettra volontiers que le cheddar doux, qui représente la majeure partie de la transformation, est un produit de commodité. Cependant, la prospérité future de la coopérative repose sur une diversification de la production. C'est pourquoi nous avons commencé à faire vieillir nous-mêmes ces cheddars, à augmenter nos ventes au détail et surtout, à concevoir et mettre en marché des produits à valeur ajoutée.
Notre distribution s'étend maintenant sur tout le territoire québécois, ainsi qu’à Toronto, Calgary et Vancouver. Nous nous préparons, avec une usine répondant aux plus hautes normes de l'industrie, à franchir d’autres frontières provinciales et vraisemblablement, celles du pays. Mais le défi est maintenant du côté de nos ressources humaines.
En 2003, l'usine a réinvesti dans ses installations, afin de permettre d'augmenter la production de ses fromages fins. Un autre 1,2 million de dollars fut investi à cette fin. Cette fois, grâce au report d'impôt sur les ristournes capitalisées, mesure actuellement en place au provincial; ce qui a permis de conserver des ristournes en vue d'éventuels investissements. Cependant, les cinq membres ont dû cautionner une partie du prêt, fragilisant ainsi leur entreprise personnelle.
Cette transformation de notre coopérative est le fruit du travail d'une quinzaine d'employés dont : un agronome chargé de la création de nouveaux produits et de leur mise en marché, un gérant d'usine et une douzaine d’aide fromagers. Cette petite équipe est appuyée avec enthousiasme par les cinq sociétaires qui y trouvent un débouché unique pour leur production laitière.
Aujourd’hui, à l’aube du 30e anniversaire de la fromagerie, nous procédons encore à des rénovations et des agrandissements de l’usine, reflet d’un éclatant succès.


